Michel Foucault

Le vrai sexe

Écoutez la page !
Michel Foucault : Le vrai sexe

Voici un texte rédigé pendant mon master en études culturelles, parcours études de genre. Il s'agissait d'un exposé à réaliser sur un sujet du cours « Théories LGBT & Queer contemporaines ».

Comme la lecture de ce texte de Michel Foucault, où j'ai découvert Herculine Barbin, m'a marqué, j'image que d'autres pourront aussi être touché·e·s par cette histoire qui, malheureusement, reste toujours, sur plusieurs aspects, encore bien (trop) réelle.

Plan de l'exposé

Bonjour, je suis Laurent Bertrel et j'ai le plaisir, dans cet exposé, d'amorcer une discussion au sujet d'un texte nommé Le vrai sexe. Titre qui m'a tout de suite fait penser à : il y a un faux sexe ? Nous allons voir que le sujet tourne autour de l'assignation du sexe, et pas seulement à la naissance. 
 
Comme nous n'avons que quinze minutes, voici un plan simplifié : 
  1. Qui est l'auteur ? En contextualisant le texte.  
  2. Que dit le texte ? Et quel questionnement en émerge ?

1. L'auteur - Michel Foucault - et le contexte

Michel Foucault est né en 1926, et décède en 1984. Il est connu comme l'un des philosophes français les plus médiatisés de son époque, pour ses prises de positions critiques, envers les institutions sociales, principalement la psychiatrie, la médecine, le système carcéral, et aussi pour son travail sur l'histoire de la sexualité. Qui aborde, entre autres, les relations entre le pouvoir et la connaissance. Cette relation au pouvoir, entrant dans ce qu'il y a de plus intime chez l'être humain, à savoir sa sexualité, est justement ce qui est soulevé, dans le texte mis à l'étude aujourd'hui. 
 
Pour vous situer un peu ce texte, La volonté de savoir, est le premier opus de son histoire de la sexualité, publié en 1976. Soit deux ans avant cette préface. Et, juste après Surveiller et punir. Naissance de la prison, comme une introduction, à cette prison intérieure, dans laquelle se trouve Herculine ? 
 
Dans cette préface, du livre nommé Herculine Barbin, dite Alexina B. publié chez Gallimard, et faisant prologue au texte de Barbin, intitulé Mes souvenirs, où dès les premières lignes Barbin indique sa grande souffrance, abandonné·e de tous, et sa prophétie du terme fatal de son existence ; dans cette préface donc, une place est faite à la question du genre, binaire, niant brutalement l'existence des personnes intersexuées, hermaphrodites disions-nous alors, dont la situation, dramatique, reste bien précaire, même aujourd'hui. Hermaphrodite qui, dit en passant, est né·e des amours d'Hermès, messager des dieux, et d'Aphrodite, déesse de la beauté. L'amour, nous y reviendrons. 

Mais pourquoi Michel Foucault convoque-t-il Herculine Barbin ? Pour essayer de comprendre cela, commençons par découvrir les grandes lignes de son histoire, tout en soulignant, au fur et à mesure, mon questionnement.

2. Le texte : qui est Herculine Barbin ?

Herculine Barbin est née en 1838. Elle aura eu une existence courte et tragique. Courte, car elle décède à l'âge de 29 ans. Tragique, car il s'agit d'une personne intersexe, assignée femme à la naissance, nommée alors Adélaïde Herculine.
Surnomé Alexina par ses parents, et réassignée homme, renommé Abel, une vingtaine d'années plus tard, après un examen médical déterminant son sort. Faisant ainsi disparaître officiellement le libre choix. Cela, poussé par son prête confesseur. Comment résister à la religion, à la médecine et à la justice en même temps ? En passant dans cette broyeuse inhumaine, ce qui en sort, ne peut-il pas être, au mieux, qu'une identité morcelée, voire éclatée ? Le pot de terre et le pot de fer. Jean de La Fontaine nous avait déjà prévenu. Nous l'avons écouté, mais l'avons-nous entendu ?

Différent ?

Cela amène mon premier questionnement.
Est-ce aujourd'hui différent ? Si la religion a beaucoup perdu de son influence, notamment depuis la création d'un état laïque en 1905, sans doute aussi en raison des nombreux scandales sexuels, le médecin et le politique se sont partagés sa part. On l'a vu pendant la pandémie de Covid, où le médecin, de plateau, faisait la pluie et le beau temps. Tout comme le politique, assommant nos pauvres esprits, colonisés par la peur et les injonctions contradictoires, voire manipulatoires. Aidé par le juridique, imposant la volonté du politique. Séparation des pouvoirs ? Faut voir ! 

Avons-nous, plus qu'au temps de Foucault, la volonté de savoir ? Vous avez deux heures ! Je plaisante, bien sûr, vous en avez trois :-)

Identité ?

On peut dire aussi, que quatre prénoms pour une même personne, ça fait beaucoup à porter. Cinq prénoms en fait, car Foucault dit, que Camille est utilisé dans le texte laissé par Abel. 

Cela m'amène à un second questionnement. 
Foucault nous invite-t-il ici à nous intéresser à la question de l'identité ? Qui est donc Barbin? Herculine ? Adélaïde ? Alexina ? Camille ? Abel ? Aucun des cinq et tous en même temps ? Une sorte de monstre à cinq têtes ? Pire encore que Scylla, le monstre à trois têtes ?  

Qui est donc le monstre aujourd'hui ? Celui qui n'a pas d'identité normée ? Ou l'identitaire voulant imposer son identité nationale et sexuelle hétéronormée ? Cela aidé par un autre monstre à cinq têtes, à savoir les GAFAM, Google & Co., titre du livre de Philippe Gendreau, régnant, sans partage, sur nos vies, en s'immisçant aux tréfonds de notre intimité, avec notre participation la plus active et gratuite : si c'est gratuit, c'est toi le produit, dit-on sur Internet. 
 
→ Revenons au texte. 
Déjà que l'hermaphrodisme reste bien compliqué à notre époque, nous pouvons imaginer tout le tragique de cette histoire subie. Herculine se construit psychiquement et culturellement dans une identité féminine, est attirée amoureusement par les femmes, et se retrouve dans la peau d'un homme, cela en ignorant donc sa mixité, son vrai sexe.

Mixité ?

Et, à nouveau, arrive un questionnement. 
L'intersexué·e, est-iel aujourd'hui accepté·e dans sa mixité ? L'image qui vient, est celle de Imane Khelif. Une jeune femme, à l'air masculin, pouvant créer un tel ras-de-marée médiatique, on image les réactions, si elle était une personne intersexe, voire transgenre, autre monstre à plusieurs têtes. Un air masculin. Qui définit les critères de la binarité « air masculin » versus « air féminin » ? 

Ou plutôt, pourquoi ? N'en revenons-nous pas au politique, qui affirme, en macronant : « il ne faut pas politiser le sport », et qui l'utilise comme théâtre pour mettre en scène son idéologie ? Cela depuis toujours, car le but du sport n'est pas ici la santé, c'est la compétition, donc la domination du·de la vainqueur·e sur le·la vaincu·e. Il n'y a pas plus politique. On a colonisé les esprits, nous l'avons dit, on colonise maintenant les corps ? Que nous reste-t-il, maintenant que le spirituel a disparu ?  
 Ne sommes-nous pas colonisés de l'intérieur, avec notre absolution ?
 
Autre question : Imane Khelif est jeune. Avec une veille femme, ne pouvant plus procréer, cela ne serait-il pas différent ?

Besoin d'un vrai sexe ?

Autre questionnement, venant de Foucault : avons-nous vraiment besoin d'un vrai sexe ?  
Il semble que nos sociétés occidentales disent oui ! 

Le vrai sexe étant, dit Foucault, « dans un ordre de choses, où on pouvait s'imaginer que seules comptent la réalité des corps et l'intensité des plaisirs ». Foucault nous présente là quelques exemples, nous venant notamment du Moyen Âge. Le père - ou le parrain, donc pas le médecin, le juge ou le curé -, assigne alors un sexe à la naissance de l'hermarphrodite, et, à l'âge adulte, il était libre de choisir entre l'un ou l'autre. Avec l'obligation de ne plus en changer, sous peine d'être considéré comme sodomite. Considéré signifiant condamné, puisque l'Église catholique, dominante, considère la sodomie comme un péché mortel, ouvrant à de nombreux supplices, dont le lynchage. Justement, Khelif n'a-t-elle pas été lynchée en place publique ? En sommes-nous, encore, au Moyen Âge ? Ou, encore de Charybde en Scylla, n'est-ce pas pire, puisque au Moyen Âge l'hermaphrodite semblait avoir sa place ?

Humanité ?

D'où mon nouveau questionnement, l'humanité, dite civilisée, a-t-elle perdu son humanité en rejetant systématiquement ce qui est différent ?  
Car, depuis le Moyen Âge, la règle, pour l'hermaphrodite, et tout le monde d'ailleurs, est d'avoir un seul sexe, un vrai sexe, binairement catégorisé, masculin ou féminin. Là encore, par qui ? Là encore, pour quoi ? C'est l'ordre des choses, depuis Adam et Eve ? Ou c'est un moyen de coloniser le corps, le ventre précisément, pour procréer ? Pour donner à la nation, les petites fourmis dont elle a besoin pour faire fonctionner la fourmilière, en se transformant, s'il le faut, si le monstre capital l'exige, en chair à canon ? L'actualité nous dit qu'il le faut, encore, et encore... Où est donc notre humanité ? 
Ici, Sigmund Freud aurait à dire sur la pulsion de mort qui anime nos vies. J'invite ici Freud, car Foucault l'a fait dans son texte. 
 
Un Freud confirmant l'hypothèse de Foucault : « n'est-ce pas du côté du sexe qu'il faut chercher les vérités les plus secrètes et les plus profondes de l'individu ? ». 
Dit autrement, on envisage le sexe non plus comme honteux, mais source de connaissance de soi. Foucault dit : « au fond du sexe, la vérité ». 
Donc, si on prive le sujet de son choix, ne le prive-t-on pas aussi de sa vérité ? Si vérité existe, dirait Jacques Lacan ? Qu'en pensez-vous ?

Amour ?

C'est après ce détour historique, où l'on voit que les choses changent, mais que le vent, venant actuellement de droite, peut vite changer la trajectoire, que Foucault convoque la mémoire d'Alexina. Notons qu'il la nomme par le doux nom donné par ses parents. Refusant ainsi, c'est mon interprétation, de l'assigner à un sexe, si ce n'est celui du cœur, c'est-à-dire de l'amour. N'est-ce pas là, une vraie direction à creuser ? Le vrai sexe peut-il être sans amour ?  
« Ne pouvait-on pas, la laisser dans les « délices » d'une vie entre deux sexes ? », dit Foucault. La forcer, comme dans un viol, s'était la détruire, non ?  
« Ce qu'elle évoque dans son passé, ce sont les limbes heureuses d'une non-identité », nous dit encore Foucault. Visiblement, mieux vaut un monstre à deux sexes mort, que heureux. Et il me semble qu'aujourd'hui, nombreux·ses sont ceux·celles qui pensent ainsi.

Nous ?

Allez, pour terminer, voici un dernier questionnement. 
Elle, lui, les autres, nous tou·te·s, lorsque l'on parle d'Alexina, ne parlons-nous pas de nous ? 
Alexina, c'est nous, non ? N'avons-nous pas une partie de nous, que nous nions, pour faire vivre d'autres parties à la lumière ? Une part d'ombre quoi.  
L'ombre, chassant la lumière, c'est ce que Foucault invite, en fin de préface, en invitant l'œuvre de Oscar Panizza. En indiquant qu'il est là, laissé une vaste plage d'ombre, précisément où se trouve Alexina. Cela en ne présentant d'elle que des profils fugitifs, sous lesquels les autres la voient. Sans identité, sans nom, alors qu'elle en a pourtant cinq. Un personnage qui s'évanouit en fin d'histoire, sans laisser de traces...  
Pourtant, la trace, passant d'un penseur* à l'autre, d'un passeur* à l'autre, elle est là. Puisque nous la suivons, à la trace, en ce moment même. Tel un limier, pistant les indices, nous montrant la direction. Une trace qui trace le chemin. Et qui pourrait bien s'arrêter de tracer, et alors s'effacer, sans un nouveau pisteur*. Perdre la trace, le flaire, n'est-ce pas ce qu'un penseur comme Foucault cherche à éviter ? À nous éviter ? 
Et puisque nous parlons de nous, comme toujours en fait, quelle trace allons-nous laisser ? 
 
Merci de votre attention et bonne discussion-réflexion ! 
 
*ou, bien sûr, d'une penseuse à une passeuse, voire à une pisteuse (ajouter cela dans le texte le rendrait plutôt difficile à lire, non ?).

Ce que nous dit aussi ce texte de Michel Foucault

(et qui n'est pas dans l'audio). 

C'est à partir du 18e siècle, que l'idée d'un mélange des deux sexes en un seul corps se voit refuser, ce qui a pour conséquence de restreindre le libre choix des individu·e·s incertains. Désormais, à chacun·e, un sexe, et un seul. Au niveau médical, il convient alors, en présence d'un·e hermaphrodite, de déchiffrer quel est le vrai sexe - le seul vrai sexe - qui se cache sous des apparences confuses. C'est donc au médecin que revient la tâche de trancher, et trancher est le bon mot, vu que cela fera l'objet d'une chirurgie réparatrice pour confirmer l'assignation. Et si on tente de l'empêcher, c'est la justice qui tranchera. En effet, cette assignation de rôle passe par un besoin de faire disparaître le libre choix, ce que la justice va organiser en légalisant l'affaire. Et peu importe ce que l'individu·e, pourtant concerné·e au premier plan, pense ou ressent. L'expert·e, ce n'est pas lui, ou elle, iel n'a donc pas le choix.  
 
Si la médecine du 19e et du 20e siècle a fait des corrections sur la démarche de réassignation, nous dit encore Foucault, les difficultés persistent pour un·e individu·e d'adopter un sexe qui n'est pas biologiquement le sien. Ainsi, l'idée qu'on doit avoir un vrai sexe reste à dissiper, de manière plus ou moins prononcée et sans faire l'unanimité, aussi bien en psychiatrie, qu'en psychanalyse, ou en psychologie, et aussi dans l'opinion publique. Est-ce que cela a changé aujourd'hui ? Il me semble que non. Qu'en pensez-vous ? 
 
 
Auteur : Laurent Bertrel, Carnets, bertrel.com, 2024.

© lAURENT BERTREL Tous droits réservés - 2000-2026 - laurent[@]bertrel.com