Contribution solidaire culturelle sur les livres d’occasion : pourquoi les auteur·e·s français·es méritent enfin une protection ?

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Contribution solidaire culturelle : derrière les livres se trouve d'abord un·e auteur·e, ne l'oublions pas !
La France se dit grande nation littéraire. Pourtant, pour la plupart des auteur·e·s, écrire n’est pas seulement un acte créatif, c’est un acte de précarité. Après parfois plusieurs décennies de publications, certain·e·s auteur·e·s se retrouvent sans retraite significative, parfois même sans retraite symbolique. Et ce n’est pas un accident individuel, puisque c’est un problème structurel, enraciné dans la manière dont la France traite ses créatrices et ses créateurs.

Une précarité qui devient la norme ?

Les auteur·e·s français·se vivent majoritairement dans une instabilité économique chronique. En effet, les taux contractuels descendent parfois à 4 % (soit 96 % pour l’éditeur), les avances sont faibles ou inexistantes, et la plupart des auteur·e·s ne valident pas suffisamment de trimestres pour la retraite de base. Quant à la retraite complémentaire gérée par l’IRCEC, elle reste inaccessible pour une majorité d’entre nous. 
 
Certain·e·s auteur·e·s, comme moi qui habite actuellement en Allemagne, peuvent bénéficier d’un filet de sécurité grâce au système allemand KSK, qui assure une retraite minimale et des protections sociales pour les créatrices et les créateurs indépendant·e·s. Mais en France, la situation est toute autre : aucune reconnaissance symbolique, aucune sécurité réelle. La question n’est pas seulement économique, elle est morale et sociale. Cela, car une société qui laisse ses auteur·e·s sans protection envoie un signal clair : le travail culturel n’a pas de valeur institutionnelle.

Le paradoxe du marché du livre

Le marché du livre reste dynamique. Le secteur du développement personnel, par exemple, connaît une croissance constante. Les plateformes de revente de livres d’occasion, elles, explosent. Des millions de transactions se font chaque année. Et pourtant, à chaque revente, l’auteur ne touche rien
 
Le principe juridique d’épuisement du droit interdit de réclamer une rémunération sur la revente des livres. Il ne s’agit pas de contester ce principe, qui garantit la circulation des biens culturels. Mais l’absence de tout mécanisme solidaire crée un déséquilibre absurde, puisque les auteur·e·s financent la création et les plateformes captent la valeur de leur travail (comme l’IA, mais c’est un autre sujet...).

Une solution possible : la contribution solidaire culturelle

Face à ce constat, il est urgent de créer un mécanisme de soutien structuré, à savoir une contribution solidaire culturelle sur les ventes de livres d’occasion. Ici, rien à voir avec ce que Emmanuel Macron a proposé en 2024. À ce propos, je vous invite à lire l’article de Hocine Bouhadjera, « Emmanuel Macron : "une contribution" prélevée sur le livre d’occasion », publié en ligne sur Les Univers du livre - Actualitté, en 2024. 
 
Non, l’idée de la contribution solidaire culturelle vient alimenter la retraite des auteur·e·s, et en voici le principe :  
  • chaque transaction, réalisée via une plateforme commerciale, pourrait prélever quelques centimes – 0,01 € à 0,05 € –, indolores pour l’acheteur·se, mais cumulés collectivement, suffisants pour créer un fonds retraite dédié aux auteur·e·s publié·e·s, venant en complément du MICO. 
 
Cette contribution ne serait pas un droit d’auteur sur la revente. Elle ne remettrait donc pas en cause le principe d’épuisement du droit et ne créerait pas de droit patrimonial individuel. Il s’agirait d’un mécanisme de solidarité sectorielle, inspiré des dispositifs déjà existants dans d’autres domaines culturels, comme la copie privée ou le soutien au cinéma.

Un fonds pour un minimum contributif retraite

L’objectif central serait la création d’un Fonds de solidarité retraite des auteur·e·s. Ce fonds pourrait permettre : 
  • à tou·te·s les auteur·e·s ayant publié à compte d’éditeur (ouvrages référencés à la BnF : nombre minimum à définir) de cotiser volontairement, même sous les seuils actuels ; 
  • de cotiser rétroactivement pour celles et ceux qui ont déjà publié plusieurs ouvrages sans validation suffisante de trimestres ; 
  • de bénéficier d’un abondement public ou mutualisé, via ce fonds, la Sofia, l’IRCEC ou le Centre national du livre. 
 
Le résultat serait un filet minimum pour tou·te·s les auteur·e·s publié·e·s, aligné sur ce que certains pays européens, comme l’Allemagne avec la KSK, offrent déjà. Ce n’est pas un privilège corporatiste, c’est une question de justice sociale et de reconnaissance républicaine.

Chiffres et perspectives

Pour donner un ordre de grandeur, le marché du livre d’occasion en France représente plusieurs dizaines de millions de transactions chaque année (entre 60 à 80 selon certains chiffres). À 0,01 € par vente, cela permettrait de collecter entre 400 000 et 600 000 € par an. À 0,05 €, le fonds pourrait atteindre 2 à 3 millions d’euros annuels. Un abondement significatif qui permettrait de stabiliser la retraite minimale des auteur·e·s et de reconnaître enfin leur contribution au patrimoine culturel.

Pourquoi cette mesure est cohérente et nécessaire ?

Voici quelques réponses : 
  • Justice sociale : protéger des créatrices et des créateurs souvent invisibles, mais essentiel·le·s à notre patrimoine culturel. 
  • Régulation des plateformes : responsabiliser les intermédiaires numériques qui tirent profit de la circulation des œuvres. 
  • Soutien à la création : garantir que le fait de créer ne devienne pas synonyme de précarité totale. 
  • Alignement européen : rapprocher la France de standards plus protecteurs, comme la KSK allemande. 
 
Au-delà de l’aspect financier, la question est idéologique et morale. En effet, est-il acceptable qu’une société profite durablement des livres, et autres supports, de ses créatrices et créateurs sans leur offrir la sécurité minimale pour vivre et vieillir dignement ?

Une urgence politique - Une leçon venue d’Allemagne

La situation française contraste fortement avec celle de l’Allemagne, où le système KSK assure aux auteur·e·s et artistes indépendant·e·s une protection sociale et une retraite minimale. La France a aussi un système minimal pour tous, le MICO, mais encore faut-il être capable de valider suffisamment de trimestres... Les responsables politiques français citent souvent l’Allemagne comme modèle, que ce soit pour la culture, l’économie ou la protection sociale. Pourtant, pour les auteur·e·s publié·e·s en France, ce modèle reste largement absent. 
 
Il est urgent de combler ce retard et d’instaurer un minimum contributif retraite pour tou·te·s les auteur·e·s publié·e·s à compte d’éditeur, financé par une contribution solidaire culturelle sur le marché du livre d’occasion. Cela permettrait de reconnaître enfin la valeur du travail des créateur·trice·s et d’aligner la France sur les bons standards européens, sans nuire à la circulation des œuvres ni au marché de l’occasion. 
 
Les auteur·e·s de notre pays méritent enfin d’être entendu·e·s, et la contribution solidaire culturelle est une proposition concrète, réaliste et juste.

Pour conclure... et ouvrir à la discussion

La culture est un bien commun, et celles et ceux qui la produisent ne peuvent rester invisibles et précaires. Il est temps d’instaurer un minimum contributif retraite pour tou·te·s les auteur·e·s publié·e·s, financé par un mécanisme simple et équitable sur le marché du livre d’occasion. 
 
Un tel dispositif enverrait un signal fort : la France reconnaît ses créateur·trice·s et se donne les moyens de protéger celles et ceux qui construisent son patrimoine culturel. 
 
La contribution solidaire culturelle n’est évidemment qu’une proposition parmi d’autres possibles. Mais elle ouvre une piste concrète pour rééquilibrer la situation et reconnaître la valeur du travail des auteur·e·s. 
 
La discussion est donc ouverte.


Auteur : Laurent Bertrel, Carnets, bertrel.com, 05 mars 2026.

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