BIGOREXIE : quand la passion du sport devient une addiction invisible

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Bigorexie : qu'est-ce que l'addiction au sport ?

La bigorexie désigne une addiction au sport qui se développe souvent derrière une façade socialement valorisée :  
  • discipline,  
  • performance,  
  • dépassement de soi  
  • et hygiène de vie.  
Ainsi, contrairement aux addictions dites « classiques », elle est fréquemment valorisée par la société. En effet, de nombreux commentaires bienveillants peuvent masquer une perte progressive de liberté et de contrôle : « Il·elle est motivé·e », « elle prend soin d’elle », « il a une vraie volonté »…
 
Les premiers travaux sérieux datent des années 1990, notamment ceux de Szabo (1995) et de Griffiths, qui ont conceptualisé l’évolution d’une pratique sportive de coping adaptatif vers une dépendance comportementale. À ce propos, l’article scientifique L’addiction au sport ? D’une passion à son emprise analyse cette dérive subtile de la passion à la compulsion. La transition est progressive, insidieuse, et rarement détectée par l’entourage ou par la personne elle-même. 

Les prévalences observées (ce qui n'est qu'une toute petite partie de la population sportive) varient entre 3 et 7 % des pratiquant·e·s régulier·e·s (Hausenblas & Downs, 2002). Pour les personnes concernées, les conséquences peuvent être graves :  
  • blessures chroniques,  
  • rupture de relations,  
  • isolement,  
  • troubles anxieux et dépressifs associés, etc. 
Cet article propose une exploration la plus complète possible (pour un article en ligne qui n'est pas un livre...) : 
  • définition et clarification conceptuelle, 
  • symptômes principaux, 
  • causes psychologiques et sociétales, 
  • angle psychanalytique approfondi, 
  • réflexion sur le statut de maladie
  • pistes concrètes pour s’en sortir. 
 Bonne lecture et n'hésitez pas à partager le lien vers cet article autour de vous et sur les réseaux sociaux !

Définition de la bigorexie

Le terme bigorexie provient de big (gros en anglais) et orexis (appétit ou désir en grec). Il désigne donc littéralement un gros appétit

Dans la littérature scientifique anglophone, le phénomène est connu sous le nom anglais de exercise addiction ou de exercise dependence. Hausenblas et Downs (2002) ont développé l’Exercise Dependence Scale, qui identifie les dimensions suivantes : 
  • tolérance (augmentation nécessaire de l’intensité), 
  • symptômes de sevrage (irritabilité, anxiété), 
  • perte de contrôle, 
  • réduction des autres activités, 
  • poursuite malgré une blessure ou une douleur. 

Pour comprendre ce qu'est la bigorexie, il est important de bien différencier la passion et l'addiction. Aussi, voici une définition de ces deux termes.

Qu’est-ce que la passion ?

La passion se définit comme un engagement intense et durable envers une activité que l’on trouve significative, gratifiante et source de plaisir. Dans le domaine du sport, la passion se manifeste par un désir spontané de s’entraîner, d’apprendre, de progresser, mais toujours dans le respect de ses limites personnelles et de ses autres obligations. Elle nourrit l’identité de la personne sans la contraindre, c'est-à-dire que le ou la passionné·e choisit de pratiquer et peut interrompre son activité sans ressentir de détresse majeure. 

Par exemple, une personne passionnée par la course à pied peut décider d’augmenter son kilométrage hebdomadaire pour préparer un semi-marathon, puis choisir de réduire sa fréquence si elle se sent fatiguée, si des obligations professionnelles ou familiales se présentent, ou simplement si elle souhaite varier ses loisirs. L’engagement reste libre, flexible et associé à du plaisir plutôt qu’à une obligation. 
 
La passion est également caractérisée par une : 
  • motivation intrinsèque : l’activité est pratiquée pour elle-même, non pour un gain externe ; 
  • capacité d’adaptation : le ou la passionné·e ajuste son programme en fonction de ses besoins et de son bien-être ; 
  • absence de mal-être immédiat en cas de pause : l’arrêt temporaire ne génère ni anxiété extrême, ni culpabilité paralysante. 
 
Ainsi, la passion permet un équilibre psychique, où l’investissement dans le sport ou dans toute autre activité contribue à l’épanouissement plutôt qu’à la souffrance.

Qu’est-ce que l’addiction ?

L’addiction, en revanche, est caractérisée par une perte de contrôle progressive et une compulsion à poursuivre un comportement malgré des conséquences négatives. Dans le contexte sportif, la bigorexie en est un exemple, puisque le sport cesse d’être uniquement source de plaisir pour devenir une nécessité psychique (et pas seulement physique comme on l'entend souvent). 
 
Ainsi, la personne dite bigorexique (ou dite en situation d'addiction) ressent une pression interne constante pour s’entraîner, et chaque interruption déclenche anxiété, irritabilité, agressivité ou encore culpabilité. Même si la durée totale d’entraînement n’est pas forcément plus élevée que celle d’une personne passionnée, la rigidité psychique et l’incapacité à s’arrêter marquent la différence fondamentale
 
L’addiction sportive s’accompagne souvent de : 
  • craving : besoin impérieux et répétitif de pratiquer ; 
  • perte de flexibilité : impossibilité de s’adapter à des circonstances extérieures ; 
  • poursuite : malgré les blessures ou la fatigue ; 
  • rétroaction narcissique négative : l’échec à respecter l’« obligation » d’entraînement induit un sentiment de honte ou d’insuffisance. 
 
À ce propos, l’article de la Columbia University Department of Psychiatry, intitulé When Exercise Becomes Too Much of a Good Thing, souligne que la poursuite d’un comportement malgré des conséquences négatives constitue un marqueur central de l’addiction sportive.

Passion versus addiction : la différence essentielle

Pour essayer de résumer ce qui vient d'être défini, nous pouvons dire que la distinction majeure entre passion et addiction ne réside pas dans le nombre d’heures d’entraînement, mais dans la liberté intérieure et la qualité psychique de la pratique. Par conséquent, une personne passionnée peut s’entraîner 10 heures par semaine avec plaisir et flexibilité, intégrant pauses et ajustements, sans anxiété lorsqu’elle interrompt son activité. Alors qu'une personne dite bigorexique peut s’entraîner moins longtemps, mais chaque interruption est vécue comme une menace psychique, déclenchant stress, culpabilité et mal-être. 

Cette distinction est cruciale pour comprendre que la bigorexie n’est pas une question de temps consacré au sport, mais de relation compulsive au corps et à l’activité, où le choix est remplacé par l’obligation.

Addiction versus dépendance

Nous avons déjà tenté de définir ce qu'est une addiction, passons à présent à la dépendance.

Qu’est-ce que la dépendance ?

La dépendance se définit comme un état dans lequel une personne a besoin d’un agent ou d’un comportement pour maintenir son fonctionnement normal ou pour éviter des symptômes désagréables de sevrage. Il peut s’agir d’une dépendance physiologique ou comportementale. 

Un exemple simple venant bien illustrer ce phénomène est le suivant : une personne asthmatique utilise de la Ventoline pour soulager une crise d'asthme. Elle dépend de ce médicament pour respirer normalement, mais elle n’est pas addicte à la Ventoline. En effet, elle n’éprouve pas de plaisir ou de compulsion à l’utiliser en dehors des besoins médicaux, et elle n’en consomme pas malgré des conséquences négatives.  
 
La dépendance implique donc un lien fonctionnel ou adaptatif, c'est-à-dire que le corps ou le psychisme a besoin de quelque chose pour fonctionner normalement. Mais, contrairement à l'addiction sportive, ce besoin n’est pas forcément associé à une perte de contrôle ou à une poursuite compulsive. Par contre, on peut dépendre d'une séance sportive pour se sentir bien physiologiquement parlant, puisqu'une telle pratique libère un cocktail hormonal particulièrement agréable : endorphines, dopamine (molécule dite du plaisir), sérotonine (régulation de l'humeur et du stress, adrénaline et noradrénaline (énergie, vigilance et diminution de la fatigue immédiate), voire des endocannabinoïdes (euphorisant), etc. Ce cocktail « bien-être » est naturellement disponible et libérer par la pratique, poussant ainsi à bouger son corps. Là où il est possible d'entrer dans un cercle vicieux, conduisant possiblement à l'addiction, c'est lorsque l'on est obligé de passer par la pratique sportive pour se sentir vraiment bien. Sans elle, il semble qu'il y a un manque fort, profond, insupportable. Cependant, la recherche du cocktail « bonheur » n'est pas la véritable cause de l'addiction qu'il convient donc de chercher ailleurs (voir ci-après).

Addiction versus dépendance

Dans la bigorexie, la dépendance physiologique évoqué ci-avant est faible. Il n’y a effectivement pas de sevrage biologique marqué comme pour certaines substances. Le corps ne réclame pas « physiquement » l’activité, même si l’arrêt peut provoquer inconfort ou tension musculaire. On ne peut donc pas véritablement comparer la dose de sport avec celle du crack. En revanche, la dépendance psychologique domine, puisque le sport devient un anxiolytique, un antidépresseur, un régulateur narcissique et même un stabilisateur identitaire. 
Ainsi : 
  • pour Hugo, arrêter sa séance provoque une anxiété intense et un sentiment de vacuité identitaire, 
  • alors que pour Camille, manquer l’entraînement génère culpabilité et honte, et elle ressent un vide psychique que seule l’activité physique semble combler. 
 
C'est pourquoi, dans la bigorexie, la personne ne dépend pas physiologiquement du sport comme on dépendrait d’un médicament, mais elle est psychologiquement « prisonnière » de son comportement. Cette distinction est cruciale pour comprendre la dynamique de l’addiction sportive et pour guider les stratégies d’accompagnement thérapeutique : il ne s’agit pas de remplacer une substance, mais de réintroduire la liberté et la flexibilité dans la relation au corps et à l’activité.

Statut diagnostique de la bigorexie

La bigorexie n’est pas encore reconnue comme diagnostic autonome dans le DSM-5, soit le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (5ᵉ édition, texte révisé). Cela signifie qu’il n’existe pas de critères officiels permettant de poser un diagnostic standardisé pour ce trouble, comme c’est le cas pour les addictions aux substances ou pour certains troubles alimentaires (anorexie, boulimie, etc.). 

Pourtant, le phénomène est bien réel et documenté, puisque de nombreux·ses clinicien·ne·s observent des comportements caractéristiques chez certain·e·s sportif·ve·s, tels que : 
  • la compulsion à s’entraîner malgré la fatigue ou la blessure,  
  • l’isolement social,  
  • le sentiment de culpabilité et de détresse psychique en cas d’arrêt.  
 
Ces manifestations rappellent certains critères utilisés pour diagnostiquer les addictions comportementales, telles que le jeu pathologique ou l’addiction aux nouvelles technologies. 

Rattachement aux addictions comportementales

Certain·e·s auteur·e·s proposent de considérer la bigorexie comme une addiction comportementale, car elle implique une : 
  • perte de contrôle sur la pratique sportive ; 
  • poursuite malgré des conséquences négatives sur la santé physique et mentale ; 
  • dépendance psychologique forte, comparable à celle observée dans d’autres addictions non chimiques. 
 
Cette lecture permet de mieux comprendre les mécanismes sous-jacents, à savoir que le sport ne reste pas seulement un loisir, il devient un outil de régulation émotionnelle et narcissique, et l’arrêt temporaire est vécu comme une véritable souffrance psychique.

Association à la dysmorphie musculaire

La bigorexie est également fréquemment associée à la dysmorphie musculaire, c'est-à-dire un trouble psychique caractérisé par une perception déformée de son propre corps, notamment chez les hommes. C'est pourquoi les individus concernés : 
  • se voient toujours « trop petits » ou insuffisamment musclés, même après un entraînement intensif ; 
  • développent une obsession pour le volume et la définition musculaire ; 
  • sont vulnérables à l’anxiété et à la dévalorisation de soi si leur corps ne correspond pas à leur idéal. 
 
Chez les femmes, la bigorexie peut s’accompagner d’une focalisation similaire sur la tonicité, la minceur et le contrôle alimentaire, et de plus en plus (effet réseaux sociaux ?) sur une augmentation significative de la masse musculaire (Bikini fitness - culturisme féminin - et maintenant Hyrox - fitness en salle associant course à pied et exercices fonctionnels), bien que le profil clinique diffère légèrement.

Implications cliniques et thérapeutiques

Le fait que la bigorexie ne figure pas dans le DSM-5 ne signifie pas qu’elle n’existe pas ou qu’elle n’ait pas de conséquences graves. Au contraire, cette absence de reconnaissance formelle complique la prise en charge puisque : 
  • certaines assurances ou structures médicales peuvent ne pas rembourser les consultations spécialisées ; 
  • les professionnel·le·s de santé peuvent manquer de repères standardisés pour évaluer le risque ; 
  • la stigmatisation est accrue, car le comportement est souvent valorisé socialement. 
 
Cette situation souligne l’importance d’une approche clinique prudente et personnalisée, intégrant évaluation psychologique, accompagnement thérapeutique avec suivi du corps et du mental.

Perspectives de recherche

Autrement dit, la recherche sur ce sujet n'en est encore qu'au tout début ! 
Cependant, des recherches récentes tentent de : 
  • préciser les critères comportementaux et psychologiques de la bigorexie, 
  • distinguer addiction et dépendance (comme nous avons essayé de le faire ci-dessus), 
  • établir des liens clairs avec les troubles alimentaires et la dysmorphie musculaire, 
  • proposer des outils de dépistage fiables (questionnaires validés comme l’Exercise Dependence Scale). 
 
→ Comme le sujet semble vous intéresser, notez qu'un article spécifique - présenté sur ce site – explore un peu plus la définition de la bigorexie et ses critères potentiels, offrant une ressource précieuse pour les clinicien·ne·s, les coachs et même les chercheur·se·s (voir également mes livres sur le sujet sportif où il y a là de très nombreux liens notamment vers des articles scientifiques et journalistiques).

Voir mon livre Accro au sport ?, Lanore, 2026.

Les principaux symptômes

SYNTHÈSE DES SYMPTÔMES
Les principaux symptômes régulièrement identifiés sont les suivantes : 
  • perte de contrôle progressive 
  • culpabilité et anxiété si arrêt 
  • isolement social 
  • craving (c'est-à-dire besoin impérieux) 
  • irritabilité 
  • blessures répétées ignorées 
 
→ Pour un inventaire plus complet, rendez-vous dans l'article bigorexie symptômes. 
 

VIGNETTES
Pour illustrer notre propos, voici une mini vignette clinique, celle d'Hugo, 26 ans. 
Hugo commence la musculation à 20 ans après une rupture amoureuse. Rapidement, il augmente les séances de 3 à 6 par semaine. Aujourd’hui il : 
  • refuse tout événement social s’il perturbe son programme ; 
  • s’entraîne malgré une tendinite ; 
  • ressent une angoisse intense les jours de repos ; 
  • vérifie son corps dans le miroir 15 à 20 fois par jour ; 
  • se sent « nul » s’il manque une séance. 
Hugo illustre parfaitement que la perte de liberté prime sur le volume d’entraînement. 
 
Autre vignette, nous servant ici d'exemple, Camille, 23 ans, pratique le fitness depuis l'âge de 18 ans. Son objectif initial était de gérer l’anxiété. Aujourd’hui elle : 
  • s’entraîne tous les jours sans repos complet, 
  • se pèse plusieurs fois par jour, 
  • ne participe plus aux sorties familiales, 
  • ressent culpabilité et honte lorsqu’elle mange en dehors du régime très stricte qu’elle s’impose (voir orthorexie, soit l'obsession pathologique de l'alimentation saine).  
Camille illustre bien le profil féminin « classique » de la bigorexie qui peut se résumer (sans enfermer dans un stéréotype) par contrôle, norme esthétique et auto-surveillance.

Les causes possibles

Voici une liste, non-exhaustive, de causes possibles à l'addiction au sport.

Régulation émotionnelle

Le sport active les systèmes dopaminergiques et opioïdes endogènes, procurant plaisir, récompense et réduction du stress. Or, Szabo (1995) a montré que ce coping adaptatif peut devenir compulsif, surtout lorsque d’autres stratégies d’adaptation sont absentes.

LE COPING
Le coping désigne l’ensemble des stratégies cognitives et comportementales qu’une personne met en place pour faire face au stress, aux émotions difficiles ou à une situation perçue comme menaçante. 
 
Exemple de coping lié à la bigorexie
Une personne souffrant d'addiction au sport peut utiliser l’entraînement intensif comme stratégie de coping pour réduire son anxiété ou son sentiment d’insécurité corporelle, même lorsque cela devient excessif et nuisible à sa santé.

Estime de soi fragile

L’estime de soi correspond à l’évaluation globale et subjective qu’une personne porte sur sa propre valeur, mêlant sentiment de compétence, d’acceptation et de dignité personnelle. Elle influence la confiance en soi, la capacité à faire face aux difficultés et la manière dont on interprète les réussites comme les échecs.

Chez Hugo, l’image corporelle devient le seul indicateur de valeur. La moindre stagnation entraîne un fort sentiment d’échec et une énorme angoisse submergeante.

Lecture psychanalytique

L'addiction au sport vue par la psychanalyse fait l'objet de l'un de mes livres sur le sujet. Alors, n'hésitez pas à vous y intéresser. Ce que nous pouvons dire ici, en une ligne, c'est que l’idéal du moi est l’instance psychique qui incarne ce que le sujet (peu importe son genre) pense devoir être pour être aimé. Ainsi, quand cet idéal se cristallise sur le corps : 
  • le muscle devient preuve de légitimité ; 
  • la performance justifie l’existence ; 
  • la fatigue devient faiblesse morale. 
 
Pour éviter toute distraction, réelle ou imaginaire, le surmoi corporel impose des injonctions rigides comme « tu dois t’entraîner » ou bien « tu ne lâches rien » (c'est très à la mode le « on ne lâche rien »...). 
 
L'autre angle en psychanalyse est la tentative de réparation narcissique. Cela est observable dans certains parcours qui montrent notamment : 
  • un sentiment d’insuffisance précoce, 
  • des expériences de dévalorisation surtout pendant l'enfance, 
  • engendrant des blessures narcissiques. 
 
Le corps sculpté devient alors un outil de réparation narcissique, et plus l’image externe est valorisée, plus le narcissisme interne est potentiellement fragile.

Pression sociale et réseaux sociaux

Déjà évoqués dans cet article, les réseaux sociaux sont souvent montrés comme les principaux pourvoyeurs, surtout auprès des plus jeunes (donc logiquement encore fragiles narcissiquement) d'une image erronée (car filtrée) du corps (et du visage).

À ce propos, l’article Des salles de sport aux réseaux sociaux : se muscler pour exister illustre comment la mise en scène permanente du corps renforce la comparaison et l’escalade des performances : c'est le fameux « avant/après », les défis en ligne, les classements de followers, l’exhibition pure, etc., tout ceci crée un environnement propice à l’auto-pression. Difficile alors de ne pas écouter ce chant des sirènes...

Pourquoi la bigorexie augmente aujourd’hui ?

La bigorexie connaît une augmentation notable dans les sociétés contemporaines, non pas en raison d’un simple engouement pour le sport, mais parce que plusieurs facteurs sociétaux, technologiques et psychologiques convergent
 
Tout d’abord, la culture de la performance néolibérale valorise l’efficacité, la discipline et l’auto-optimisation. Dans ce contexte, le corps devient un outil et un indicateur de réussite : le muscle sculpté, la résistance ou l’endurance sont perçus comme le reflet d’une volonté solide et d’une maîtrise de soi exemplaire. Cette injonction sociale, subtile et perverse, transforme la pratique sportive, qui était autrefois plaisir ou bien-être, en obligation morale invisible. 
 
Ensuite, l’essor du quantified self (mesure de soi) - montres connectées, applications de suivi des performances, compteurs de calories, challenges en ligne, etc. - accentue la surveillance permanente du corps et la comparaison sociale. Chaque séance, chaque pas ou chaque répétition peut être évalué et publié, créant un environnement où la valeur personnelle se mesure aux chiffres et à la visibilité numérique. 
 
D'autre part, le marché mondial du fitness, estimé à plus de 90 milliards de dollars, contribue également à cette dynamique. Les salles, les coach·e·s, les programmes en ligne et les réseaux sociaux encouragent une pratique intensive, transformant progressivement un loisir en un investissement presque obligatoire pour « exister » socialement. 
 
De plus, l’isolement social post-pandémie (Covid) a renforcé cette tendance et le sport devient un substitut relationnel. Le corps est alors à la fois refuge et moyen de se connecter, même virtuellement, ce qui amplifie la dépendance psychologique à la pratique. 
 
Enfin, l’individualisation identitaire extrême propre aux sociétés contemporaines pousse à construire sa valeur et son identité à travers des performances visibles et mesurables. Le corps se transforme en capital symbolique, preuve tangible d’existence et de légitimité sociale. Pour certain·e·s, ne pas répondre à ces injonctions intérieures et extérieures provoque anxiété, culpabilité et sentiment de vide, favorisant l’émergence ou l’entretien de la bigorexie. 
 
Ainsi, la convergence de ces facteurs sociétaux, technologiques et psychiques explique pourquoi le phénomène s’intensifie aujourd’hui, bien au-delà de la simple passion sportive.

La bigorexie chez les hommes et chez les femmes

Tous les genres (incluant les personnes non-binaires) sont-ils égaux face à cette situation dite d'addiction ? Il semble que la bigorexie se manifeste différemment selon les genres, en lien avec les normes sociales, les idéaux corporels et les attentes psychiques propres à chacun·e. Comprendre ces différences est essentiel pour une approche clinique adaptée. Essayons, en fonction des connaissances actuelles, de dresser une liste succincte réalisée à partir d'observations et des études scientifiques disponibles. 

 
CHEZ LES FEMMES
Chez les femmes, la préoccupation centrale concerne généralement le contrôle de la minceur et de la tonicité, souvent combiné à une attention constante à l’alimentation et à l’apparence. Les normes esthétiques ambivalentes favorisent une auto-surveillance intensive, où chaque déviation du programme entraîne culpabilité et mal-être. 
En résumé : 
  • contrôle de la minceur et tonification (voir maintenant prise de masse musculaire) ; 
  • normes esthétiques ambivalentes (c'est typiquement la minceur musclée ou bien paraître « naturel » alors que l'on a recours à des produits ou à de la chirurgie) ; 
  • auto-surveillance intensive, etc. 
 
CHEZ LES HOMMES
Chez les hommes, la bigorexie est souvent associée à la dysmorphie musculaire, caractérisée par une perception de soi insuffisamment musclé malgré un entraînement intensif. L’obsession porte alors sur le volume et la force, et le corps devient un vecteur de virilité performative. Même des entraînements modérés peuvent générer une rigidité psychique et de l'anxiété, car chaque séance manquée est potentiellement perçue comme une faille identitaire. 
En résumé :  
  • dysmorphie musculaire fréquente (pas assez big) ; 
  • obsession du volume et de la force (rattachée à une image masculine précise et fantasmée dont le dieu incarné est Arnold Schwarzenegger) ; 
  • virilité performative, etc. 
 
→ Pour approfondir ces variations, des articles complémentaires détaillent un peu plus les profils masculin et féminin.

Peut-on parler de maladie ?

Actuellement, le statut de la bigorexie comme maladie ou trouble pathologique fait débat dans la communauté scientifique et clinique. Les opinions divergent selon que l’on privilégie les critères comportementaux, psychologiques ou sociétaux. 
 
LES ARGUMENTS POUR SONT : 
Certains chercheur·se·s et clinicien·ne·s considèrent la bigorexie comme un trouble proche de l’addiction. Les critères suivants justifieraient ce positionnement : 
  • critères addictifs : perte de contrôle, compulsion à pratiquer, poursuite malgré des conséquences négatives ; 
  • souffrance significative : anxiété, culpabilité, isolement social, blessures physiques répétées ; 
  • comorbidités fréquentes : troubles alimentaires, dépression, anxiété généralisée. 
 
Ces éléments montrent que, pour certaines personnes, le sport cesse d’être une activité agréable pour devenir un facteur de mal-être et de dysfonctionnement, similaire à d’autres addictions comportementales. 
 
LES ARGUMENTS CONTRE SONT : 
D’autres soulignent la difficulté de définir un seuil précis de pathologie. Cela, car la bigorexie partage des traits avec des comportements socialement valorisés, tels que la discipline, la régularité et le dépassement de soi. L’institutionnaliser comme « maladie » comporte donc un risque de sur-pathologisation, surtout dans des sociétés qui valorisent l’investissement corporel et la performance
 
POSITION PRUDENTE
Une lecture équilibrée envisage la bigorexie comme un trouble comportemental à expression variable, avec potentiel addictif, qui peut être léger et fonctionnel chez certain·e·s, ou sévère et invalidant chez d’autres. Cette approche permet d’orienter les interventions cliniques sans stigmatiser la pratique sportive normale et saine. 
 
Ainsi, qualifier la bigorexie de maladie n’est pas une évidence universelle, mais reconnaître son impact sur la santé mentale et physique est essentiel pour proposer un accompagnement adapté et prévenir les conséquences graves.

5 signaux d’alerte

Identifier la bigorexie dès ses premiers signes est crucial pour prévenir les conséquences physiques et psychiques. Certains comportements ou ressentis peuvent indiquer que la pratique sportive dépasse le cadre de la passion pour devenir un trouble comportemental. Voici les principaux généralement repérés dans une telle situation. 
 
1. PRATIQUE MALGRÉ UNE BLESSURE SÉRIEUSE
Le corps envoie des signaux de fatigue ou de traumatisme :  
  • tendinites,  
  • entorses,  
  • fractures de fatigue, etc. 
Continuer à s’entraîner malgré ces blessures montre que le besoin de pratiquer prime sur la santé, signe de rigidité psychique. 

 
2. RUPTURE SOCIALE LIÉE À L’ENTRAÎNEMENT
L’investissement excessif dans le sport peut entraîner un isolement, l’abandon d’amitiés, de sorties ou de responsabilités familiales, car chaque moment est dédié à la pratique.

 
3. ANXIÉTÉ INTENSE AU REPOS
Les périodes sans entraînement génèrent malaise, nervosité et agitation. Ce mal-être émotionnel traduit la dépendance psychologique au sport comme régulateur de l’humeur. 

 
4. ESCALADE CONSTANTE DES CHARGES OU DES DISTANCES
La progression devient obsessionnelle :  
  • augmenter le volume, la fréquence ou l’intensité,  
  • voire la distance dans les sports d'endurance (nous pensons ici à l’ultra-trail ou à l’ultra-cyclisme aux distances toujours plus longues), 
et cela n’est jamais suffisant. Cette compulsion à repousser les limites reflète un besoin de perfection et de contrôle.
 
 
5. DÉPENDANCE IDENTITAIRE AU SPORT
Le sport cesse d’être un loisir et devient le pilier central de l’identité. Les réussites et l’estime de soi sont directement liées aux performances et à l’apparence corporelle. 
 
Tous ces signaux - et il y en a d'autres - sont des indicateurs importants pour orienter vers un accompagnement adapté, qu’il soit thérapeutique ou par coaching spécialisé, avant que le trouble n’entraîne des conséquences durables sur la santé physique et mentale.

Comment s’en sortir ?

PRISE DE CONSCIENCE 
Se libérer de la bigorexie commence souvent par une prise de conscience personnelle. Par exemple, Hugo réalise qu’il commence à rater des événements sociaux importants à cause de son entraînement quotidien. Cette rupture avec la vie sociale déclenche chez lui une réflexion sur l’équilibre entre son sport et ses relations personnelles. De même, Camille ressent honte et isolement face à son obsession pour le contrôle de son corps, ce qui l’amène à consulter un·e psychologue spécialisé·e. Souvent, c'est l'entourage du sujet - celui-ci étant aveuglé par sa pratique qu'il juge normale - qui permet cette prise de conscience.  
 
→ Aussi, si vous êtes dans l'entourage, ne sous-estimez pas votre influence, et si vous estimez qu'il y a danger, n'hésitez pas à en parler très rapidement à votre médecin. Et si vous êtes le sujet en question, n'oubliez pas d'écouter votre entourage, car il agit là pour votre bien. Pas pour vous empêcher de pratiquer, mais pour vous éviter de passer à côté de la bonne vie... 
 

PROCESSUS DE RÉTABLISSEMENT
Le processus de rétablissement repose sur plusieurs étapes complémentaires : 
  • Identifier la fonction psychique du sport : comprendre comment la pratique sert à réguler l'anxiété, l'estime de soi ou le sentiment d’existence. 
  • Déconstruire l’idéal du moi corporel : questionner les injonctions internes et sociales qui imposent un corps parfait. 
  • Restaurer la pluralité identitaire : réinvestir d’autres sphères de la vie (relations, loisirs, travail, etc.). 
  • Accompagnement spécialisé : thérapie cognitivo-comportementale (TCC), approche psychodynamique, coaching expert, psychanalyse. 
Outils complémentaires : tests de bigorexie, programmes de traitement adaptés, suivi progressif et personnalisé. 
 
→ L’objectif n’est pas d’arrêter complètement le sport, mais de retrouver liberté, flexibilité et plaisir, en transformant l’activité d’outil compulsif en vecteur de bien-être, de santé et d’épanouissement personnel.

Esprit critique et mise en perspective

Il est important de remettre la bigorexie en perspective. En effet, si ce trouble provoque une souffrance réelle et impacte la vie sociale, psychique et familiale des personnes concernées, et de leur entourage, il ne constitue pas une crise sanitaire comparable à celle des opioïdes ou du crack. Les conséquences physiques et sociales sont certes sérieuses, mais le risque de mortalité immédiate ou de désocialisation extrême reste moindre. 
 
Cette distinction ne minimise en rien la douleur des personnes en situation dite d’addiction au sport, ni celle de leur entourage souvent oublié dans la prise en charge. Alors qu’ils ont aussi besoin d’aide, puisque les proches peuvent ressentir de l'anxiété, de la frustration, de l’impuissance ou encore de la culpabilité face à la rigidité de la pratique et aux impacts relationnels. 
 
C'est pourquoi il convient sans doute d’adopter un regard nuancé, mais réel et persistant, permettant ainsi de reconnaître la réalité du trouble, d’accompagner les personnes affectées et leur entourage, tout en évitant de pathologiser ou d’amplifier exagérément le phénomène au point de le confondre avec d’autres addictions beaucoup plus critiques. Enfin, en l’état actuel des éléments donnés par les rares études scientifiques sur ce sujet.

Pour résumer et essayer de conclure

La bigorexie illustre parfaitement bien les tensions propres à notre époque :  
  • la quête de performance,  
  • la visibilité permanente sur les réseaux sociaux, 
  • l’idéalisation du corps  
tout cela, et plus encore, transforme le sport en impératif moral plutôt qu’en plaisir.  
 
Elle nous rappelle que les injonctions sociales et personnelles peuvent s’immiscer dans des pratiques valorisées, rendant difficile la distinction entre discipline saine et comportement compulsif. 
 
La question centrale n’est donc pas « combien d’heures vous entraînez-vous ? », mais « pouvez-vous choisir de ne pas vous entraîner sans ressentir de l'anxiété ou de la culpabilité ? ». Cette perspective permet de recentrer le débat sur la liberté intérieure, le bien-être et l’équilibre psychique. Reconnaître, par une prise de conscience personnelle, la bigorexie comme un trouble comportemental à expression variable ouvre la voie à un accompagnement éclairé, respectueux des besoins individuels et de la pluralité identitaire de chaque personne. De plus, et là se trouve une belle solution de prévention, la prise de conscience sociétale - il n'est pas interdit de rêver... - pourrait elle ouvrir à une modification en profondeur de telles pratiques. Et, ce changement commence ici et maintenant, par vous !

FAQ sur la bigorexie

QUELLE EST LA PRÉVALENCE DE LA BIGOREXIE ? 
La bigorexie touche environ 3 à 7 % des pratiquant·e·s régulier·e·s, selon les études (basées sur une toute petite partie de la population sportive). Ce chiffre reflète les cas où la pratique dépasse la passion et devient compulsive, avec impact sur la vie sociale et psychique. 

 
LA BIGOREXIE EST-ELLE RECONNUE DANS LE DSM-5 ? 
Non. Elle n’est pas à ce jour un diagnostic autonome, mais elle est étudiée comme un trouble comportemental lié aux addictions et parfois associée à la dysmorphie musculaire. 

 
QUEL EST LE LIEN AVEC LA DYSMORPHIE MUSCULAIRE ? 
Chez les hommes, la bigorexie est souvent accompagnée d’une dysmorphie musculaire, où le corps est perçu comme insuffisant volumineux malgré des entraînements intensifs. Chez les femmes, le focus porte plus sur la tonification et le contrôle de la minceur, même si nous observons qu'une tendance semble s'ouvrir vers le développement de la masse musculaire. 

 
FAUT-IL S’INQUIÉTER DU VOLUME D’ENTRAÎNEMENT ? 
Pas nécessairement. Ce qui compte davantage, c’est la rigidité psychique. Ainsi, une pratique moins longue peut être problématique si elle entraîne par exemple de l'anxiété et de la culpabilité à l’arrêt. 

 
LE SPORT PROFESSIONNEL EST-IL RISQUÉ ? 
Non, pas si le·la sportif·ve maintient la liberté intérieure et que son corps reste un outil de performance et non un impératif compulsif. 

 
LES RÉSEAUX SOCIAUX AGGRAVENT-ILS LE PHÉNOMÈNE BIGOREXIQUE ? 
Oui, car ils renforcent la comparaison et la mise en scène permanente du corps, accentuant l’obsession et la pression identitaire. 

 
PEUT-ON GUÉRIR SEUL·E DE LA BIGOREXIE ? 
C’est possible mais difficile, car la pratique sportive est souvent le principal régulateur psychique. L’accompagnement spécialisé facilite la reprise d’un équilibre sain.

 
FAUT-IL ARRÊTER COMPLÈTEMENT LE SPORT ? 
Rarement. L’objectif est de retrouver liberté et plaisir, pas de supprimer l’activité qui reste, il ne faut pas l'oublier, bonne pour la santé lorsqu'elle est réalisée de la bonne manière. 

 
QUELLES SONT LES COMORBIDITÉS FRÉQUENTES ? 
Les troubles alimentaires, l'anxiété et la dépression sont souvent associés, soulignant l’importance d’une prise en charge globale. 

 
LE SPORT EST-IL DANGEREUX EN SOI ? 
Non. Le véritable danger est la perte de liberté et de contrôle sur sa vie et sur son corps.

Auteur : Laurent Bertrel, Carnets, bertrel.com, 2026.

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