La bigorexie connaît une augmentation notable dans les sociétés contemporaines, non pas en raison d’un simple engouement pour le sport, mais parce que plusieurs facteurs sociétaux, technologiques et psychologiques convergent.
Tout d’abord, la culture de la performance néolibérale valorise l’efficacité, la discipline et l’auto-optimisation. Dans ce contexte, le corps devient un outil et un indicateur de réussite : le muscle sculpté, la résistance ou l’endurance sont perçus comme le reflet d’une volonté solide et d’une maîtrise de soi exemplaire. Cette injonction sociale, subtile et perverse, transforme la pratique sportive, qui était autrefois plaisir ou bien-être, en obligation morale invisible.
Ensuite, l’essor du quantified self (mesure de soi) - montres connectées, applications de suivi des performances, compteurs de calories, challenges en ligne, etc. - accentue la surveillance permanente du corps et la comparaison sociale. Chaque séance, chaque pas ou chaque répétition peut être évalué et publié, créant un environnement où la valeur personnelle se mesure aux chiffres et à la visibilité numérique.
D'autre part, le marché mondial du fitness, estimé à plus de 90 milliards de dollars, contribue également à cette dynamique. Les salles, les coach·e·s, les programmes en ligne et les réseaux sociaux encouragent une pratique intensive, transformant progressivement un loisir en un investissement presque obligatoire pour « exister » socialement.
De plus, l’isolement social post-pandémie (Covid) a renforcé cette tendance et le sport devient un substitut relationnel. Le corps est alors à la fois refuge et moyen de se connecter, même virtuellement, ce qui amplifie la dépendance psychologique à la pratique.
Enfin, l’individualisation identitaire extrême propre aux sociétés contemporaines pousse à construire sa valeur et son identité à travers des performances visibles et mesurables. Le corps se transforme en capital symbolique, preuve tangible d’existence et de légitimité sociale. Pour certain·e·s, ne pas répondre à ces injonctions intérieures et extérieures provoque anxiété, culpabilité et sentiment de vide, favorisant l’émergence ou l’entretien de la bigorexie.
Ainsi, la convergence de ces facteurs sociétaux, technologiques et psychiques explique pourquoi le phénomène s’intensifie aujourd’hui, bien au-delà de la simple passion sportive.